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Portage

8e épisode

Le vent avait soufflé très fort et m’avait déposée depuis peu au carré Philips, en face de La Baie, avec les junkies grelottant à deux ou trois sur un banc, les robineux reconnaissables au sempiternel sac en papier qui masquait leur bouteille et les marchands de colifichets qui bordaient la rue Sainte-Catherine.

Octobre touchait à sa fin, on allait bientôt entrer dans le no man’s land morose qui sépare l’Halloween du temps des Fêtes et il faisait de plus en plus froid, c’était pas des farces. Le problème, c’est que je jouais très mal de la guitare avec des gants. Taper du pied pour se réchauffer, ça allait encore : il suffisait de suivre la mesure. Mais chanter en claquant des dents, c’était pire que tout.

On ne chevrote pas chez les rossignols.

D’où ma surprise quand j’ai entendu une voix s’exclamer dans mon dos, avec un léger accent nord-africain :

— Pas mal, pas mal du tout!

J’ai pivoté sur moi-même, les sourcils froncés. C’était un grand brun aux cheveux courts, élégant malgré ses épaules voûtées dans son caban de laine bleu foncé. Il tenait un étui de guitare, lui aussi. Il s’est assis sur le muret qui sépare le square de la rue et il a tapoté la place à côté de lui pour m’inviter à l’imiter. J’ai remballé la mienne et je suis allée le rejoindre. Mais comme ma veste en jeans ne descendait pas plus bas que ma taille, j’ai préféré rester debout devant lui en sautillant sur place.

Il m’a tendu une cigarette, on a fumé en se regardant en chiens de faïence et il a fini par me demander si j’avais faim. La bonne blague.

— Ça se voit tant que ça?

— J’ai pris une chance. Je m’appelle Gaby.

— Moi c’est Janis.

— Eh bien, Janis, je m’en allais manger un smoked meat, je t’invite si tu veux.

Il n’avait pas l’air méchant. Ses yeux avaient même une certaine douceur.

Je lui ai emboîté le pas vers l’ouest sur plusieurs blocs, le vent dans la face, jusqu’à une enseigne jaune qui disait Sam’s Delicatessen.

delicatessen
Gaby m’a ouvert la porte et on est descendus s’asseoir sur des banquettes doubles, dans un demi-sous-sol orange et brun où régnait une chaleur moelleuse. Le menu était grand comme moi. Avec les deux guitares et mon sac à dos, on n’avait pas trop d’espace. Chaque page avait son enveloppe en plastique, c’était d’un chic. Sauf que le smoked meat, j’avais horreur de ça alors j’ai commandé un cheeseburger avec des frites, j’en salivais d’avance.

Les assiettes étaient encore plus larges que le menu, j’ai ouvert des yeux de dimensions égales et j’ai attaqué la mienne tandis que Gaby écartait les mâchoires pour y enfourner son sandwich dégoulinant de moutarde. Au bout de quelques bouchées, j’ai bu une grande gorgée d’eau, j’ai repris ma respiration et je me suis souvenue de mes bonnes manières.

— Tu veux goûter?

Il a secoué la tête.

— Non merci. Je mélange pas la viande et les produits laitiers.

— Ah non, pourquoi?

— Je suis juif. La Torah me l’interdit.

— Oh, c’est drôle, mon grand-père aussi il est juif, mais j’avais jamais entendu parler de cette histoire-là.

— Il doit pas être très pratiquant ton grand-père, dis donc.

— Effectivement. Il a même épousé une catholique, pour te dire…

— Oh la la. Et il est Juif quoi?

— Qu’est-ce que tu veux dire?

— Je sais pas, il vient d’Europe de l’Est, par exemple?

— Ah. Non…

— Eh ben. Donc toi, tu as un quart de sang juif, c’est ça?

— C’est ça.

— C’est mieux que rien.

— Ha ha. Ça suffisait pour avoir des ennuis, pendant la guerre.

— Je sais.

Après ça, on a fini nos plats en silence.

Plus tard, en sucrant son café, il m’a demandé, l’air de rien :

— T’habites dans quel coin au juste?

— Précisément? Nulle part.

— Tu vis dans la rue?

— T’as tout compris.

— Comment tu t’arranges pour dormir?

— Ça dépend.

— Et ce soir?

— Je suis pas encore fixée.

— Ça te dirait de venir chez moi? C’est pas très loin.

J’ai soupiré. Ça finissait toujours comme ça. Personne n’offre à manger à une biche égarée pour le plaisir de voir scintiller ses beaux yeux. Et moi, pour être honnête, je préférais encore passer la nuit dans le lit d’un homme plutôt que dans une entrée d’immeuble sordide au néon pété.

On est sortis dans la noirceur, on a monté la rue Drummond, on a traversé Sherbrooke, laissant derrière nous l’entrée éclairée a giorno du Ritz Carlton, et on s’est arrêtés devant un manoir victorien en grès rouge avec une tourelle, des cheminées, un toit pointu et tout. Au moment où je me disais que j’étais peut-être tombée sur un riche héritier, j’ai senti mon cœur bondir dans ma poitrine.

 

manoir victorienUne plaque en métal luisait sur la façade : Portage Program For Drug Dependencies. J’ai senti comme un aiguillage s’enclencher. Comme si, dans l’invisible, les plaques tectoniques de ma vie se réalignaient un brin. Comme si, au fond de l’eau, mes pieds touchaient le sable. Fil d’Ariane, coïncidence qui n’avait de sens que pour moi… d’après Michel et Sylvio, Denis avait fait des pieds et des mains pour suivre ce traitement très exigeant, mais il s’était fait mettre dehors parce qu’il avait attaqué un aide-soignant à coups de poing. Je m’étais fâchée : « C’est maintenant que vous me dites ça? »

Une ruelle bordait le côté gauche de la bâtisse. On s’est engagés dedans pour entrer dans une petite cour dissimulée derrière. D’abord deux ou trois places de stationnement, puis, au fond, je devinais une drôle de bicoque à deux étages, avec un toit et des lucarnes à la française. Gaby a monté les deux marches du perron et s’est battu un instant avec la serrure pour arriver à ouvrir la porte :

— Bienvenue chez moi.

J’ai monté derrière lui l’escalier étroit dont plusieurs marches craquaient sous le prélart usé. Trois portes s’ouvraient sur un couloir éclairé par une ampoule nue vissée à l’autre bout, au plafond d’une cuisine où vibrait un frigidaire antédiluvien. La sienne, c’était la dernière.

Il m’a fait les honneurs d’une chambre assez grande occupée par un lit trois quarts, une petite table, deux chaises et une commode où s’empilaient de gros livres avec des titres en hébreu. Bien chauffée, surtout. J’ai casé mes affaires dans un coin et je me suis posée sur une des chaises pendant qu’il s’installait le plus naturellement du monde pour rouler un joint de hasch.

— Pourquoi tu me regardes avec cet air-là?

— J’avoue que je m’attendais pas à ça… je pensais que t’étais straight.

— Surtout avec le programme pour les drogués juste à côté, hein?

— …

— En fait, ça n’a aucun rapport. Cette maison-ci existait déjà bien avant la construction de la grande.

Il a allumé le joint et il me l’a tendu. Couleur, arôme, douceur… il n’y avait pas à dire, la qualité était au rendez-vous. Puis, entre deux bouffées, il a repris :

— Il y a cinq chambres en tout. Trois à l’étage et seulement deux au rez-de chaussée, à cause de la salle de lavage. Tout le monde se connaît. On est pratiquement tous Juifs marocains. En me logeant pour pas cher, je peux travailler à temps partiel et poursuivre mes études religieuses. C’est bien. En plus, comme c’est moi qui m’occupe de ramasser les loyers pour le propriétaire, il me fait une réduction. C’est mieux. Et puis, il y a la musique…

Tandis que je me détendais peu à peu, il a sorti sa guitare, il a pris le temps de bien l’accorder et il s’est mis à fredonner, à voix basse, des airs de Bob Dylan et de Léonard Cohen. Ses doigts s’élevaient et s’abaissaient sur le manche comme les marteaux d’un piano. On les aurait dits sculptés exprès pour faire sonner les cordes. De l’autre main, il les pinçait avec une intelligence que j’avais déjà remarquée dans ma tendre enfance, en regardant broder mon arrière-grand-mère.

Je commençais à cogner des clous sur ma chaise. Du plat de la main, il a étouffé la vibration des cordes. Il a soigneusement appuyé la guitare contre le mur. Il est allé ouvrir le côté du lit qui était le plus près de la paroi et il s’est retourné vers moi avec un petit sourire :

— Tiens, mets-toi là. Moi je vais lire un peu.

Trop étonnée pour réagir, je me suis allongée en soupirant d’aise. Gaby m’a couverte avec l’édredon bleu nuit. Il a posé sur la table un gros volume, un cahier, un chandelier et de quoi écrire. Il a éteint la lampe sur la commode. Il a ouvert son livre à côté de la bougie, il s’est installé en plaçant sa chaise de façon à me masquer la flamme et je me suis endormie au bruissement des pages qui tournaient une à une.

Texte et illustrations © Sophie Voillot 2021

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Anecdotes est un récit d'autofiction écrit et illustré par Sophie Voillot is the writer and illustrator of Anecdotes,
translated by Donald Winkler.
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